#3- Dans la cour des grands (Les Carnets de Victor)



Sitôt terminé le rallye Lyon-Charbonnières (20-21 avril), Victor Bellotto et son pilote Florian Bernardi, étaient focalisés sur un nouveau défi : le Rally Islas Canarias, manche du championnat d’Europe des rallyes.

Aux larges des côtes du Maroc à plus de 2 000 km de l’hexagone, les deux hommes n’étaient pas vraiment là pour flâner dans un décor pourtant taillé pour le farniente. Là, sur cet archipel, l’objectif était bien de dévorer le chrono pour viser la meilleure performance possible en ERC3, catégorie réservée aux deux roues motrices (R3 et R2).

Dans ce nouveau carnet de notes, le travail de préparation d’un copilote est largement mis en évidence, sans oublier évidemment trois journées de course intenses ponctuées par un podium riche en saveur.

L’occasion est trop belle

« « Vamos a Canaria ! ». Ce sont étonnement ces mots qui ont résonné dans l’habitacle de notre Clio à l’arrivée de la dernière ES du Lyon-Charbo. La délivrance bien sûr d’avoir remporté notre seconde victoire de la saison dans le trophée, notre objectif prioritaire, mais surtout d’avoir mis toute les chances de notre côté pour enchainer sur une nouvelle aventure, et pas des moindres. L’idée de début de saison était, en marge du Trophée Clio R3T France, d’aller se confronter aux autres trophées européens, à savoir l’Ibérique (Espagne-Portugal) et l’italien qui profitent chacun de la venue du championnat d’Europe pour inclure une manche avec une forte médiatisation. Mais après des semaines à attendre ces deux calendriers, nous apprenons finalement que le trophée ibérique ne fera pas escale à Las Palmas en 2018. Tant pis, l’occasion est trop belle pour reculer maintenant ! »

Un défi logistique

« La seconde manche de l’ERC se déroule sur l’île de Gran Canaria, aux larges des côtes africaines et perdue dans l’Océan Atlantique. Bien qu’étant très autonome, ces iles font parties de l’Espagne et donc de l’UE, une facilité administrative à première vue. Ou pas. Car même si l’organisation fait tout pour faciliter notre venue comme pour les Açores avec la traversée gratuite pour le matériel, je suis allé de surprises, en stress, en arrachage de cheveux. On est très loin des lignes maritimes quotidiennes comme pour la Corse ou la Sardaigne. Ici, 3 dates de départ vous sont proposées, idem pour le retour, mais seulement un bateau peut accueillir des passagers ! Avec le Charbo peu avant, nous n’avions qu’une seule solution, à savoir le samedi 28 Avril à Cadiz, tout au sud de l’Espagne. Pour les engagements en ERC3 et au rallye, là rien de bien sorcier, je fais cela depuis quelques années déjà et tout se fait via internet en instantané. Idem pour les hébergements. L’offre est plutôt conséquente étant donné le tourisme de masse toute l’année. Mais alors où est la difficulté ? Elle arrive !

Pour la voiture il faut faire la demande d’un passeport espagnol provisoire et également lui trouver des papiers car hors de France, le numéro de châssis et l’immatriculation sont obligatoires. Puis arrive la douane. Une nouveauté pour moi qui n’est travaillé que sur des manches européennes. Les infos arrivent au compte-gouttes, la semaine avant le Charbo. Il faut remplir des tableaux moitié anglais, moitié espagnol, détailler la moindre vis dans le camion, la valeur totale et même demander un numéro européen de douane qui arrivera au tout dernier moment. Je ne voulais pas mélanger notre seconde manche du trophée qui était notre priorité et ce rallye bonus par peur de gâcher notre course mais je n’ai pas eu le choix. J’ai donc eu des semaines très chargées, des soirées d’après recos stressantes mais grâce au professionnalisme et l’aide de la secrétaire du rallye, nous avons pu tout finaliser dans les temps.

Le dernier casse-tête concernait le principal : le transport jusqu’à Cadiz en un temps record ! Là, nous avons pu compter sur nos « supers-retraités » Philippe et Daniel qui ont fait, et qui font encore à cette heure un boulot formidable. Partir d’Abbeville le jeudi 26 pour être le vendredi 27 après-midi à Cadiz à 2100 km ! J’avais préparé un book spécifique, toutes les photocopies nécessaires pour qu’ils soient le moins embêtés possibles. La seule bonne nouvelle est que nous avions finalement réussi à inclure Philippe sur le bateau normalement prévu uniquement pour du fret. Une sacrée épine du pied retirée.
Je peux vous dire que j’étais tendu pendant ces 2 jours de route et que le « tout est ok, je suis dans le bateau » de Philippe a été un soulagement. Hormis le guidage par téléphone pour lui trouver un hôtel le vendredi soir à 22h dans Cadiz, tout se passait à merveille. »

Bienvenue à Las Palmas

« Départ à 5h du Vaucluse le lundi matin direction l’aéroport de Barcelone, plus pratique que de partir de France et faire une escale interminable à Madrid ou ailleurs. Nous atterrissons à Las Palmas en début d’après-midi. Philippe qui a débarqué ce matin nous y attend. Le programme est chargé, pas le temps de faire bronzette. Premièrement nous nous rendons à la concession Afonso pour récupérer une voiture de prêt. Autant l’anglais n’est pas un problème, autant mes années d’étude en espagnol sont un très lointain souvenir et c’est bien dommage. Ici c’est espagnol ou rien, très compliqué de se faire comprendre dans une autre langue. Mais avec des gestes et de la patience ont fini par arriver à nos faims. C’est finalement au volant d’une Mazda 2 que nous effectuerons nos reconnaissances. Dépose du camion et de la voiture à l’assistance, récupération de l’appartement puis des roadbooks et GPS de reconnaissances. Je n’ai jamais passé des vérifications aussi facilement et rapidement : ils ne demandent aucune photocopie, aucun original, rien ! J’ai même demandé la confirmation que c’était bien les vérifications administratives tellement je suis resté étonné. J’ai également rencontré et laissé un petit cadeau à Karen, la fameuse secrétaire pour la remercier de toute son aide. Nous terminons par des courses et un repas rapide à l’appartement, tout le monde est bien fatigué ce soir. Je dois quand même trier tous les additifs et documents, faire un peu de découpage-collage sur le roadbook et préparer le programme de demain. Les vraies nuits, c’est fini. »

L’île aux 2 visages

Ces 2 journées du mardi et mercredi sont les plus importantes pour nous. Sur un terrain totalement inconnu et des spéciales très renouvelées, tous nos repères sont remis à zéro. Nous avons cependant regardé dans l’avion les caméras de reconnaissances mis à disposition par l’organisation pour avoir une idée du profil et pour moi voir les croisements importants afin d’éviter au maximum les soucis pendant le premier passage. Cela aura eu pour effet d’attirer l’attention de notre voisine de siège qui reconnaissait son village et dont le frère était 3 fois champion de course de côte des Canaries !
Si besoin, nous avions déjà trouvé un contact local.

Arrivés en avance au départ de l’ES1, nous discutons avec Gilbert Bannout et Maxime Vilmot qui sont déjà venus ici par le passé. C’est désormais à notre tour de s’élancer et de se concentrer car cette spéciale a un profil cévenol avec un enchainement de virages permanents et une tonne d’informations mais aussi beaucoup de traversée de villages. La 2 est presque entièrement en montée et se termine proche du point culminant de l’île, le Pico de la Nieves à près de 1949 mètres d’altitude. Partis de Las Palmas avec quasi 25°C, nous voilà sur la liaison vers la 3 avec 8 petit degrés ! Et c’est bien cela le plus gros adversaire de notre rallye, la météo. Même sans faire beaucoup de liaison, vous vous retrouvez facilement dans une zone de micro climat où un nuage reste accroché à un sommet et vous offre brouillard, pluie et température automnale. Pendant ce temps, les touristes se baignent à Las Palmas sous un grand soleil à 20km de vous. La spéciale d’Artenara est un sacré morceau avec un départ en très forte montée, un croisement parallèle à l’ES2 puis une partie rapide de 10km avec un « goudron type râpe à fromage » qui vous arrache littéralement les pneus et enfin une descente rythmée avec quelques beaux pièges.

La liaison pour reboucler ce trio est une curiosité à elle seule : une route minuscule à peine plus large que votre voiture, qui serpente entre des gorges remplies de petits barrages et vous offre quelques magnifiques points de vues sur les environs. A notre arrivée à l’aéroport je dois avouer que j’avais été plutôt déçu de la description carte postale que l’on m’avait faite. Hyper touristique, sur-construit, on se serait cru dans la banlieue de Barcelone, sans charme et sans histoire avec ces autoroutes à 4 voies qui amènent vers Las Palmas. Et puis quand on s’éloigne de la capitale, que l’on prend de la hauteur, on y découvre des villages plus typiques, colorés, des roches volcaniques, des paysages plus rudes mais aussi sublimes. Il y a une foule de cyclistes, trailers et autres campeurs qui profitent d’une nature plus préservée, loin de l’agitation des côtes.

Le timing serré des recos nous permet une petite pause pour manger mais pas plus. Reconnus souvent à 40km/h, il n’est pas évident de noter tous les pièges qui seront avalés en sixième. Après le second passage, nous retournons sur Las Palmas pour reconnaître la super spéciale qui sera disputée à 2 reprises à la suite. A notre arrivée, un peu en avance, on aperçoit des types en fluo qui nous indique de nous garer sur le bord. Surement pour éviter de se mettre tous en file indienne au départ et boucher la circulation se dit-on. En fait, ils n’avaient rien à voir avec l’organisation, ils étaient d’ailleurs plutôt louches, parlaient tout seul sans s’arrêter, montaient et descendaient l’avenue en continu et demandaient un pourboire une fois garé. Nous comme on n’a rien pité à leur charabia on leur a juste dit merci ! A peine les 18h00 passés, on se rend rapidement au départ pour en terminer et quel chantier ! Ceux qui avaient fini le premier passage faisaient demi-tour pour revenir plus vite au départ, du coup sur les 1,44km de la spéciale, il y avait tout le rallye dans les deux sens ! On en termine en moins de 10 minutes et on se rend vite au Rally HQ pour récupérer tous les numéros, pass, etc

L’équipe composée de Frédéric, Thomas et Estelle est arrivée dans l’après-midi et ils ont déjà récupéré le second appartement. Décidément tout se déroule sans accroc. Ce soir, nous dinons au restaurant pour nous faciliter la vie et apprécier aussi un peu ces moments de calme. J’appréhende la journée du lendemain qui je sais sera encore plus longue. En faisant mon planning de recos, je me suis aperçu qu’il était impossible de tenir les délais imposés. J’ai eu beau tourner le problème dans tous les sens, pas moyen de gagner du temps. J’en avais alors informé l’organisation pensant que d’autres copilotes auraient eu la même réaction. Pour eux aucun souci, tout passait largement dans les délais. Mais le mardi soir, un additif est sorti nous indiquant que les barrières horaires avaient été augmentées et les restrictions de timing supprimées. Un soulagement ! La seconde journée de recos était très différente de la première : on passait d’un asphalte quasi parfait type circuit à un goudron plus vieillissant, en forêt et des changements de rythme et de profil plus marqués dans chaque ES. Il y avait également beaucoup moins de parties en montée, donc plus favorable aux R2. »

Problème à la gomme

« Notre travail a été quelque peu perturbé par notre plus gros et quasi seul souci de la semaine : les pneus. La spécificité de l’ERC c’est qu’il n’y a pas de commande globale, chaque concurrent se débrouille avec le revendeur local. Manque de bol pour nous, le revendeur Michelin espagnol était parti sur l’île presque 3 semaines avant l’épreuve car il enchainait rallyes terre et asphalte du championnat national. Après avoir bataillé pour trouver le contact, on nous apprenait qu’il n’était plus possible de commander et qu’il faudrait attendre le mardi pour connaître le stock disponible pour nous en 17” pouces, chouette ! Sans surprise, il nous manquait presque 10 pneus sur les 14 autorisés et il nous fallait trouver des solutions en seulement 2 jours sur une île loin de tout. Nous avons activé tous nos contacts, on s’arrêtait même en ES dès qu’on retrouvait du réseau et finalement avec l’aide de Michelin Espagne on parvenait à débloquer cet épineux problème dans les temps, ou presque. Le routier pour reconnaitre le shakedown était complètement saturé, on a passé plus d’une heure pour faire 10k m avec en prime des « pastillas » (nom locale pour plaquette de frein) complètement mortes et qui faisaient un bruit atroce à chaque freinage. Une fois les 3,43 km reconnus avec une migraine de tous les diables, on repasse vite par la concession Afonso pour faire changer les plaquettes, ce qui ne pourra être fait que le lendemain.

Nous repassons par le parc d’assistance pour faire rapidement les photos officielles pour Eurosport, des interviews et retrouver Erik et Bertrand qui sont arrivés ce matin. L’équipe est cette fois au complet. La voiture vient également de terminer les vérifications sans encombres, une autre source de stress pour moi vient de disparaître. Nous sommes prêts à affronter l’asphalte des Canaries.« 

Premières sensations

« Jeudi c’est jour de rallye. Mais avant détour par la concession pour ces fameuses pastillas. Pendant que les mécaniciens s’occupent de notre Mazda, je continue la mise au propre des notes en combinaison dans la concession Renault, difficile de passer inaperçu ! Nous arrivons à notre assistance pas vraiment en avance, il nous reste à peine 1h pour faire nos 2 passages d’essais libres avant la qualification. Après un premier run de découverte, la voiture est trop dure et nous sous-virons beaucoup. Nous enchainons presque sans attendre pour notre second run et arrivons au départ 2 minutes avant la fermeture. Nous améliorons de plus de 5 secondes sur 3,43 km, chaque clic est précieux avec RTec ! En attendant notre passage dans la qualification qui se déroule comme une vraie spéciale (carnet de pointage, heure de sortie d’assistance, passage puis liaison jusqu’au parc fermé), je m’isole dans la voiture pour continuer la mise au propre des notes. Je reçois alors un message whatsapp de Alexey Arnautov, le copilote de Lukyanuk qui vient de m’ajouter au groupe ERC de tous les équipages, une chance ! Ce groupe informel discute de tout, on y reçoit souvent en avance les bulletins et additifs, les heures de départ, etc … et je reçois d’ailleurs enfin par ce biais notre heure de passage que je ne trouvais nulle part sur le site du rallye. Спасибо ! (merci en russe)

Le travail conjoint de Florian, Daniel Giroud et Frédéric Anne porte ses fruits puisque nous améliorons encore notre temps et échouons en 5ème position à moins de 2s de Llarena. De bonne augure sans essai préalable sur un goudron très spécifique avec seulement 10 kilomètres de roulage. En fait, on s’est aperçu que le grip n’était pas aussi important que tout le monde nous le disait mais c’était plutôt le fait de rouler très bas qui donnait cette impression de tenue de route. On roule dans un kart aux Canaries avec un fort grip mécanique mais avec la Clio, si on s’était entêté dans cette voie, nous n’aurions pas été à notre aise. Florian a eu l’intelligence d’écouter ceux qui avaient déjà posé les roues sans tout prendre pour acquis. Il a fait confiance à ses sensations, son expérience et cela a permis de s’éloigner des réglages « bruits de couloir » et de trouver nos propres réglages, bien plus efficaces. »

Un accueil mémorable

« Nous repartons à l’hôtel pour travailler les caméras et moi pour continuer la mise au propre, qui se termina le samedi matin en sortant de l’assistance ! J’accorde une grande importance à ce travail préparatoire. Pas seulement pour faire joli et mettre des couleurs mais pour m’éviter tout cafouillage en pleine spéciale et surtout y noter tout mon rythme et mon annonce. Souvent, les recos ne me suffisent pas car je lève rarement la tête au premier passage et au deuxième je corrige beaucoup. Seul le visionnage des caméras me permet de bien analyser ce qui doit être dit ensemble, les pièges, la vitesse de passage, etc …

Nous avons rendez-vous à 20h10 pour la photo officielle sur le podium de départ. Je pensais ne voir que les pilotes engagés en ERC mais finalement tout le monde était là, une très belle surprise. On fait tous le même rallye après tout. Un monde de dingue nous entoure, bien plus qu’au Monte Carlo par exemple et la haie d’honneur pour rejoindre notre assistance me donne encore des frissons. La ferveur populaire ici est incroyable. Depuis notre arrivée, tout le monde a le sourire dès qu’ils voient une voiture de reconnaissance ou de rallye, c’est le rendez-vous de l’année. En attendant notre tour, David Sánchez, un pilote local avec l’autre seule Clio R3T engagée, vient se présenter et nous souhaiter bonne chance. Nous avons discuté longuement de la météo, de nos adversaires principaux dans la catégorie et il avouera à Florian avoir regardé ses vidéos et être impressionné ! Une chouette ambiance et toujours beaucoup beaucoup de spectateurs dans l’assistance. »

La bonne surprise

« Il a plu durant la nuit et à notre réveil ce n’est toujours pas clair. Il va falloir déjà se creuser la tête pour savoir quoi faire. On s’est levé tôt pour refaire un visionnage de toutes les spéciales et se concentrer crescendo. Oui, je suis toujours en train de mettre mes notes aux propres ! On décide de partir sur un setup intermédiaire pour ne pas se faire surprendre par la pluie, surtout que la 2 et la 3 sont dans le brouillard pour le moment. On embarque 2 roues de secours, comme durant tout le rallye, pour les mêmes raisons, contrairement à la plupart des R2 qui n’embarquent qu’une roue. La liaison vers la 1 n’est pas des plus agréables, j’ai plus de mal qu’avant à me détendre et virer cette boule au ventre. Mais je sais que la sensation passe toujours. Plus on s’approche de Valsequillo, plus le soleil et le vent sèche la route, nous devons donc nous arrêter pour changer les pneus avant et c’était le bon choix. Nous arrivons un peu en catastrophe au départ mais dans les temps. C’est le moment de se concentrer.
Dès le départ je dois être dans le bon tempo car les notes défilent vite. L’auto n’est pas optimale et dérive beaucoup, Florian en fait même un peu trop à mon goût et je lui fais savoir. Nous n’avons pas une seconde de répit pour cette entame et nous gardons un bon rythme jusqu’à l’arrivée. Nous réalisons le 3ème temps ex-aequo à 2,5s de Llarena. Pas si mal pour une découverte sur une des ES les plus adaptées à la R2. Nous sommes bien rentrés dans la course et c’est très important.

La liaison est très courte avant la 2 et on s’empresse d’avancer pour de nouveau changer nos roues. Nous parions sur une route plus humide avant le sommet car il fait déjà plus sombre ici. Toujours un pointage limite et un rythme cardiaque élevé. La spéciale ne fait quasiment que monter et même si on est plus lourd, on est plus avantagés avec notre moteur. Finalement le brouillard n’était présent que dans les 3 derniers kilomètres et la route avait beaucoup séchée. A l’arrivée, Florian est persuadé qu’on va se faire dévorer. Moins fluide, notes moins précises sur certains virages serrés, on ne donne pas cher de notre peau. Pourtant c’est bien nous qui faisons le scratch et je peux vous dire qu’on était bien bête dans l’auto quand on l’a vu ! Mais ce coup de boost aura été capital pour la suite. Nous rechangeons de nouveau nos pneus pour battre le record de changement dans un rallye ! Il fait désormais très beau, le soleil tape fort et la route est complètement sèche.

Pour le refuel inaccessible de Tejeda, ETS a eu la gentillesse de nous proposer leur service plutôt que de risquer de bloquer une journée un membre de notre équipe déjà en petit nombre. Un arrêt court après une liaison tortueuse et nous voilà déjà casqués sur la ligne de départ de l’ES3. Le départ commence par une pente vertigineuse de 15% sur une double voie puis on récupère une route plus étroite avant d’attaquer « la râpe à fromage ». Ce carrefour est le même que celui de l’ES2, autant vous dire que les spectateurs y sont très nombreux. Pour fêter ça, Florian nous embarque dans une glisse à la Cédric Robert histoire de nous maintenir éveillés. Le bruit que font les pneus sur ce bitume est ahurissant et en plus le brouillard est bien présent. Parfois vous y voyez à 100m et d’un coup à peine votre capot. On fait confiance aux notes pour ne pas lâcher dans ces relances et certaines portions très rapides. On termine par cette partie à flanc de montagne très rythmée où l’on retrouve le soleil, le goudron normal plus sec et la visibilité. On est content d’être à l’arrivée et bien plus satisfait de notre prestation. Ce nouveau scratch nous permet de valider notre setup et nos notes pour aborder sereinement la deuxième boucle. »

Shakespeare, mon ami

« Côté sportif nous pouvons être satisfaits de cet entame de rallye mais côté linguistique c’est plus compliqué. La plus grande source de stress et d’angoisse pour Florian a été les interviews en anglais. On en a parlé pendant les recos du Charbo, dans l’avion, pendant les reconnaissances ici et dès qu’il le pouvait ! Lorsqu’il apercevait Julian Porter ou son compère au loin au point stop, il me demandait vite confirmation de ce qu’il pensait dire. Et puis comme le commentateur avait décidé de lui poser une autre question, il se bloquait et il cherchait ses mots ! Sacré Florian ! Elles sont loin ces années au Pays de Galles.

Sur le long routier, on échange avec Daniel et l’équipe sur nos premiers ressentis pour améliorer encore l’auto qui a grandement évoluée depuis le shakedown. A peine arrivé au regroupement, je saute hors de la voiture avec le PC pour visionner les caméras et noter toutes les modifications de Florian que je n’ai pas pu marquer. On s’en était parlé en amont, surtout que je n’essaye pas à tout prix de tout noter si cela risquer de me décaler dans mes notes. Je réussi à peine à terminer la première ES que je finis dans la Clio en allant pointer. Puis à peine arrivés à l’assistance, on se remet au boulot avec Florian et on termine à 2 minutes de repartir en ayant à peine mangé ou parlé à l’équipe. Rythmé ce Rally Islas Canarias. »

Maintenir l’écart

« Pour cette seconde boucle, le choix des pneus devrait être plus simple. Dans l’ES de Valsequillo nous améliorons de 7s mais de seulement 3s dans San Mateo. Le rythme n’était donc pas si mauvais ce matin. C’est dans la longue spéciale d’Artenara que nous enfonçons le clou. Le brouillard est encore plus dense que le matin mais nous n’avons pas baissé de rythme pour autant. Nous améliorons de nouveau pour mener l’ERC3 avec 34 secondes d’avance sur le pilote officiel Opel Sesks. Nous avons pris beaucoup de plaisir cet après-midi sur ces routes faites pour la course.

La journée n’est pourtant pas terminée. Les deux super-spéciales de Las Palmas nous attendent. J’avais peur des bouchons en rentrant à la capitale mais finalement nous sommes passés au travers. Nos voituriers du mardi sont encore là mais ils ont bien du mal à contenir la foule. Nous passons par groupe de 20 voitures, chaque groupe enchainant les deux passages d’affilés. Il y a un monde hallucinant sur cette mini course de côte, suffisamment grisant pour se laisser emporter. On perd un peu de temps lors de ce premier passage au détriment du spectacle mais on se ressaisit pour le second. Le bilan comptable pour cette première journée est plus que positif, une bonne surprise.

La moins bonne nous attend pourtant avant l’assistance. Comme pour le WRC, l’assistance du soir est une flexi-service. Cela permet aux teams avec plusieurs voitures de pouvoir se concentrer sur une auto à la fois et ainsi gagner en efficacité. Seulement les commissaires en poste sont totalement largués et ne comprennent pas le principe du pointage décalé. Un attroupement de copilotes se retrouvent à la table de pointage, tout le monde demande conseil à son voisin, le copilote de Magalhães s’essouffle à vouloir expliquer la procédure qu’il connaît par cœur. Par peur des pénalités et même si je suis absolument sûr de moi, je pointe à mon heure. De toute façon cela ne change rien pour nous. »

Rester concentrés

« Le réveil n’est pas tendre ce matin, il pique même. Nous gardons notre rituel : muesli, caméra, gomme et porte mine. L’assistance ne chôme pas ce matin pour repartir sur un setup sec. La courte liaison nous amène vers Arucas et son départ en ville encore rempli de monde. Je suis très concentré au départ car je sais que le rythme est démentiel dans les gorges et qu’il ne va pas falloir se décaler sous peine de ne plus se retrouver. La toute première intersection nous surprend, elle déclenche même les essuie-glaces. Florian est surmotivé et sûr de nos forces. Arrivés dans les gorges, on déclenche le plan « Côtes du Rhône Express » et je peux vous dire que ça réveille de bon matin. A l’arrivée on a tous les deux la banane, j’ai soif comme jamais mais je suis confiant pour la suite. Même si Llarena stoppe notre belle série, nous prenons toujours du temps sur nos adversaires directs ce qui est le plus important. La seconde, Moya, a été plus délicate. Dans les bois, avec une route encore humide, quelques virages piégeux, nous avons préféré assurer. Le gros morceau est celui qui arrive, Galdar. Le départ est avalé en 5ème, 6ème puis on prend un VO à gauche pendant 6km avant de rattaquer une route de montagne qui a coûté la vie à notre rétroviseur droit. Un peu trop corde, un plot en plastique et paf, le rétro vient s’exploser contre la vitre. Mais à l’arrivée nous reprenons de nouveau du terrain en signant notre 6ème meilleur temps. »

Maudits chats

« L’assistance du midi et la copie conforme de la veille, sauf que cette fois je n’ai même pas eu le temps de tout visionner. On améliore dans Arucas en prenant toujours autant de plaisir mais pas dans Moya qui décidément nous résiste. Ou bien c’est ce gauche vers la fin qui nous a donné des sueurs froides ? On a passé la spéciale 13, partis à 15h13 exactement mais sur la liaison, un chat noir nous passe juste devant. Je ne suis pas superstitieux mais ça titille Florian qui rit nerveusement. Je lui dit qu’il était marron pour plaisanter et à ce moment un second nous passe sous le nez ! Cette fois on éclate de rire en se disant que c’est trop gros. Dernier départ avec 33s d’avance sur Gago, nous n’avons qu’à dérouler. Grâce à nos inters on sait où on en est mais le premier arrive un peu tard, faute d’endroit propice. Et c’est là que nous faisons notre seule faute du rallye : un enchainement gauche rapide en ciel qui débouche immédiatement sur une épingle droite en descente. AU premier passage Florian avait réussi à rectifier le tir au tout dernier moment mais cette fois on ne peut empêcher le tout droit et la marche arrière. A mon fameux inter au moment de reprendre la grande route, nous ne sommes que 5 secondes moins vite que le matin, rassurant. Alors on déroule sans en faire trop et pourtant on gagne du temps. Derniers virages, dernières notes, ligne d’arrivée, on l’a fait !! »

Une aventure humaine extraordinaire

« Les derniers mètres d’intimité avant le point stop sont d’une rare intensité pour tous les deux mais surtout pour Florian qui réalise sa performance en championnat d’Europe. L’interview est émouvante, il n’y a pas besoin de mot mais il se permet quand même de plaisanter avec le speaker et lui promet de venir à Rome en ayant travaillé son anglais. Il lui répond avec humour que son français est très mauvais et qu’il sera toujours meilleur que lui ! La liaison interminable est une formidable opportunité d’appeler tout le monde, les remercier, exprimer notre joie mais je reste quand même concentré et encore dans ma course. Il reste une mini assistance, des pointages et pleins de mauvaises surprises dans le roadbook. Je reçois une flopée de messages sur le groupe ERC m’informant que le pointage 14B est supprimé, que par conséquent l’assistance passe de 10 à 13 minutes, qu’il ne faut pas trainer pour le dernier pointage, etc … Tout cela est informel, ce sont les copilotes devant qui découvrent cela au fur et à mesure alors imaginez. Je ne relâcherai la pression qu’au tout dernier moment.

Nous arrivons en avance, je relis 10 fois mon carnet et mon roadbook, nous passons en vitesse par l’assistance et nous repartons en avance pour éviter tout problème. La queue pour passer sur le podium est déjà immense alors je cours jusqu’à la table pour délivrer mon précieux sésame. 18h20, je suis délivré ! L’attente est interminable mais tellement agréable : on discute avec tout le monde, on revoit des têtes connus comme David Sánchez, impressionné par les temps, on improvise une séance de dédicace, de photos, il y a du monde partout ! Finalement grâce à notre victoire en ERC3, nous passons en priorité mais plus d’une heure après mon dernier pointage. Laurent Pellier est passé à plus de 22h !! Nous montons sur ce podium entourés de ces gradins. Puis nous montons tout en haut du podium comme les vrais. La vue d’ici est à couper le souffle !

Je profite de ces moments de protocole, ces accolades, cette joie après tous les efforts de chacun. Nous terminons ce Rally Islas Canarias de la plus belle des façons. Il y avait tant à découvrir que nous ne pensions pas maitriser le sujet de la sorte. Nous avons toujours joué aux avant-postes avec nos armes, sans expérience préalable. Je suis surtout heureux pour Florian qui découvrait enfin un rallye à l’étranger et qui aujourd’hui peut être fier de ce qu’il a réalisé sur un terrain totalement inconnu. Il prouve, si besoin il y avait, qu’il peut être vite au-delà de nos frontières et face à une concurrence rude et affûtée. Les victoires en France ne sont pas dû seulement à la connaissance du terrain croyez-moi.

Un grand merci à Frédéric, Estelle et Thomas pour tout le boulot depuis ce début d’année, notre Clio est un modèle de fiabilité et c’est un plaisir de partager ces moments avec une équipe de passionnés.
A Philippe et Daniel, nos super-retraités qui ont accepté le boulot le plus pénible et qui ont assuré de bout en bout. Courage à Philippe qui en ce moment navigue au milieu de l’atlantique avec tout le matériel et nos coupes XXL ! Merci à Erik et Bertrand qui immortalisent avec passion et bonne humeur tous ces moments magiques, à tous nos partenaires qui j’espère sont fiers de nos résultats cette année et à vous tous qui nous soutenez et nous suivez dans nos différentes courses.

Rendez-vous désormais en Juillet pour continuer la belle série ! »





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  1. JCA dit :

    Bravo Super Victor
    Un régal
    Bravo Florian
    Quelle belle réussite
    A++

  2. CRIC12 dit :

    Super, vivement le prochain épisode !!!!
    Bravo pour votre victoire.

  3. Gui dit :

    Une superbe publication. On peut vivre à travers le récit la vie de l équipage. Félicitations à Victor et Florian pour cette magnifique victoire , et grand merci à Victor pour ce récit très complet . Courage pour la suite de la saison.

  4. THE REDGE dit :

    Ouf, quel boulot!
    Pour avoir navigué en régional il y a plus de 20 ans, je me serais pas vu coordonner toute cette logistique .
    Bravo Victor, en plus de tout cela, de prendre le temps de faire cette rubrique et nous faire vivre ces moment-là.

  5. 10000viragescevenol dit :

    Un super équipage!

  6. Joebarf16 dit :

    Encore !
    Encore !
    Vraiment sympas ces articles « vus de l’intérieur », et bravo à eux en plus.