Critérium des Cévennes 1989 : Philippe Touren, l’homme de la route



Pour ce fameux double week-end Espagne/Cévennes, Jeff a également doublé avec un nouveau récit concernant le championnat de France des Rallyes et le mythique Critérium des Cévennes. Retour 30 ans en arrière pour un nouveau récit riche en passion et émotion.

Philippe Touren n’avait aucune chance de remporter le rallye des Cévennes 1989. Face aux BMW M3, Sierra Cosworth ou Delta Intégrale, sa petite 205 GTI GrA ne pouvait absolument rien. Curieux destin que celui de ce prodige Cévenol qui a passé sa jeunesse sur les pentes de l’Aigoual avant d’être « Espoir de l’année Echappement » 1981 puis de remporter le Critérium des Cévennes 1985 au volant d’une R5 Turbo. Sur la route, il était alors considéré comme l’égal de Didier Auriol…

Le 11 novembre 1989, j’entrai dans les Cévennes pour la première fois. Des mas – forteresses qui veillent sur les terrasses de châtaigniers, ces terres empreintes d’histoires et de légendes jalousement gardées par les bergers, cette montagne assoupie façonnée par les vents… ici, les âmes se baladent et les premiers souvenirs de ce pays ne m’ont jamais quitté. Il y a des voyages dont on ne revient jamais tout à fait. Et puis les routes, les spéciales : la Cadière, Valleraugue, Notre Dame de la Rouvière, Peyregrosse, les Plantiers, Col de la Tribale, Col de l’Asclier, St Laurent le Minier, le Rey, le Vigan… Lors de ce 32ème Critérium, prés de 200 000 fidèles envahissent ces hauts lieux de solitude. La Mecque du rallye. La route qui part du Vigan et qui rejoint l’Aigoual par le Col du Minier est encore marqué des exploits de Jean Luc Thérier mais cette route a aussi une histoire plus âpre. Les hommes qui l’ont construit sous le second empire ont laissé un peu de leur jeunesse et de leur âme dans cette entreprise titanesque. Des hommes qui s’étaient fait une place modeste, des paysans pour la plupart, souvent descendants des camisards, pour qui cette construction représentait le chantier d’une vie, un rêve de monde meilleur. Cette route sera l’artère du pays, son désenclavement. Ce chantier, l’écrivain Cévenol André Chamson l’a immortalisé dans un livre : « Les hommes de la route ». C’est sur cette route, au Col du Minier, que Philippe Touren a tardivement découvert le rallye, à 18 ans. Dés lors, la montagne Cévenole va respirer au rythme de ses exploits.

145 équipages prennent le départ au petit matin. Didier Auriol, pilote Lancia en championnat du monde, ex – équipier de Touren au sein du Team Auto Christol en 1984, vient effectuer une séance d’essai grandeur nature. Face à lui, les habitués du championnat français et quelques locaux affutés que sont Saby (Delta Intégrale) Baroni (Sierra) Chatriot, Ballet et Mourgues (BMW M3) Delecour (309 GTI)… La pluie et le brouillard gagnent petit à petit les routes de la muraille Occitane qui défend son territoire. Bruno Saby domine les deux premiers chronos devant Auriol qui part à l’assaut de la Cadière et part… à la faute. L’épisode Cévenol fait sa première victime. Bruno a désormais champ libre, Chatriot et Baroni semblent en difficulté mais la menace viendra de l’au – delà. Notre Dame de la Rouvière exauce les prières du « père – François » : sa 309GTI pose 16sec à la Delta Intégrale en… 16km. Un miracle ! Dans Peyregrosse, Saby ne fait pas le moine et réplique mais la Peugeot de François Delecour reste en embuscade alors qu’une modeste 205 GTI signe le 4ème temps devant Baroni et Ballet, deuxième miracle signé Philippe Touren. A Ganges, le pilote de la Lancia possède 22 sec d’avance sur la Peugeot, 52 sur la M3 de Chatriot. Touren est 5ème tandis que le héros du dernier Mont Blanc, Christian Gazaud, domine le GrN avec sa R5GT.

La seconde étape débute par la Cadière, de nuit. Mythique. Les phares transpercent l’obscurité et la foule, la nuit des Cévennes c’est grandiose ! Un peu effrayant aussi. Saby attaque et reprends 6 sec à Delec’ et Chatriot ex-æquo. Gazaud claque un fabuleux 9ème temps. Dans la folle descente qui part sous le Col de la Triballe, traverse Notre Dame de la Rouvière et s’arrête en surplomb du fleuve Hérault, il y a une atmosphère et une vibration qui parlent à l’âme. La pénombre est envahie de milliers de spectateurs agrippés à la montagne, ils attendent religieusement. C’est un pèlerinage. L’ambiance quasi – mystique donne la chair de poule… le passage de « freine – tard » aussi ! Le Lillois fait voler sa 309 et s’incline de peu face à François Chatriot… mais reprends 9 sec à Saby ! En toute fin de spéciale, dans cet enchainement étroit, rapide, bosselé, entre rocher et précipice avant une épingle gauche, Philippe Touren semble lui aussi touché par la grâce, inoubliable ! Ensuite, viennent les 31,5 km de Valleraugue. Valleraugue, c’est ici qu’est enterré l’écrivain André Chamson et ici que François Chatriot veut, lui aussi, devenir une légende de la route. Cette nuit là, dans ces contrées jadis territoire du loup, des basses terres jusqu’au sommet de l’Aigoual, les Cévennes sont déchirées par le hurlement de la M3. Dans ce juge de paix de Valleraugue, Saby perd 10 sec sur la BMW de Chatriot, Delecour en prend 12 alors qu’une extraordinaire Christine Driano signe le 6ème temps avec sa petite AX Sport. La reine Christine finira le rallye en 11ème position. Il n’y a pas que les hommes de la route, il y a aussi les femmes. A Peyregrosse, Saby et Chatriot signent le même chrono, Delecour encaisse 13 sec. Au volant d’une soufflette GrN, Philippe Bouffier (le père de Bryan) devance Gazaud. Au Vigan, la route s’assèche et Chatriot en profite, Delecour est impuissant. La nuit des Cévennes se termine, la M3 est revenue à 28 sec de la Lancia, Delecour a pris une pénalité et se retrouve à 1min20. Touren est solide 5ème alors que Gazaud domine le GrN 1min33 devant Bouffier.

La grand messe dominicale n’aura pas lieu. Le « chat » perd 3min sur crevaison et Delecour sort dans Sumène. C’est un Saby de pluie qui s’impose devant les BMW de Chatriot et Ballet. Bouffier est trahi par la boite de sa R5GT, Christian Gazaud remporte une nouvelle fois le GrN, il devance la Sierra de Gilles Deleuze et la R5GT du rapide Jérôme Bonnefils (le père de Germain) qui clôture le Top 10.

Philippe Touren, quant à lui, vient à bout de ces 303km de bravoure à la 5ème place scratch. En moyenne, Philippe a évolué à 2 sec au kil’ de la Delta Intégrale de Saby…Bel exploit de ce pilote attachant, timide, un peu décalé, un peu poète mais qui possédait le talent pur. Le préparateur local Gérard Marcon et d’autres, comme les frères Causse, Jean Louis Alric, Jean Paul Pralong ou Patrick Landon savaient que Philippe avait les gènes du pilotage, le génie de l’improvisation et ont beaucoup œuvré pour l’accompagner jusqu’au professionnalisme. Mais Touren, un peu à l’image de Jean Luc Thérier, était un dilettante. Sa vie c’était le rallye mais aussi la pêche, la chasse, les champignons, les amis, les Cévennes…Le sport de haut niveau, la compétition acharnée, les feux de la rampe, tout ça n’était pas pour lui. A l’époque où la carrière de Didier Auriol explose, celle du pilote de Camprieu va décliner puis Philippe va définitivement s’éloigner du monde féroce et bruyant de la course. Un monde aux antipodes de son environnement de calme et de liberté. Il a remporté une fois le Critérium et au fond, peut être avait il ainsi réalisé son rêve ?…

Le 14 juin 1994, Philippe Touren est emporté par la maladie. Il avait 37 ans. Conformément à sa volonté, ses cendres furent dispersées au dessus de la tombe d’André Chamson. A la ligne de partage des eaux entre méditerranée et atlantique, le vent et la pluie battent souvent le Col du Minier où les cendres du météorite Cévenol tourbillonnent encore. Philippe continue de veiller sur les Cévennes où il demeure pour beaucoup, et pour longtemps encore, l’homme de la route.




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Soifi
Soifi
2 années il y a

Espérons que cet article aille jusque sous les yeux des protagonistes! Certaine qu’ils n’ont pas conscience/souvenir de tous ces détails! Merci pour pour ce récit!
Je le fais suivre à d’autres proches passionnés!

Michel ABRIC
Michel ABRIC
2 années il y a

Très bel article et très bel hommage à Philippe TOUREN qui était un pilote simple et exceptionnel, j’ai eu beaucoup de chance de le connaître avec son compère Gérard et j’adorais ce mec !!!