Finlande, entre terre et ciel



À l’issue de ce rallye de Finlande extrêmement disputé, Jeff a eu la bonne idée de publier une nouvelle chronique dans les “Récits de Jeff”.

La Finlande, joyau d’Europe septentrionale où la nature sauvage et les éléments sont les principaux résidents et où les habitants, eux, discrets, paisibles et d’apparences flegmatiques, cachent en eux une force invisible, un véritable feu-intérieur : le Sisu. Le Sisu est une sorte de bravoure, de courage, une forme de résistance qui vient des tripes. Sur les pistes du Rallye des 1000 Lacs, appelé maintenant Rallye de Finlande (c’est moins poétique !) il faut se rendre compte à quel point les pilotes Finnois sont habités par la fierté et le sens de l’héroïsme. La fabuleuse performance d’Ott Tänak lors de l’édition 2022 face au jeune héros local Kalle Rovanperä – qui est bien le digne successeur des Mikkola, Vatanen, Toivonen, Alen, Kankkunen ou Grönholm – nous rappelle à quel point ce challenge relève parfois de la pure folie…

“En Finlande, l’été 2008 sur la terre des spécialistes nordiques, reste unique en son genre. Je m’y suis imposé pour 9 petites secondes, au terme de 3 jours de course à couteaux tirés, aux dépens de Mikko Hirvonen.

Pour une fois, j’ai allègrement dépassé les bornes de la prudence. Car pour battre les Finlandais sur leurs terres, il a fallu se lâcher complètement et surtout accepter de prendre de gros risques. Presque tout le temps, je rentrais dans les virages plus vite que je ne l’avais initialement calculé. La marge était devenue très faible. J’arrivais à 180 km/h, je donnais un coup de volant, je partais en glisse et je sortais au ras des arbres. À mes côtés, Daniel Elena n’était pas trop rassuré. Il remarqué que je faisais de l’huile d’olive, comme il dit, en raison de mes petits tics. La jambe droite qui flageole frénétiquement et des onomatopées que je n’arrive pas à contenir en pleine action : Pfft, pfft, pfft, putain, c’est chaud, là !

Durant l’effort, je n’avais pas le temps de gamberger, tellement j’étais concentré. Mais au départ de la spéciale suivante, je n’en menais pas large. Merde, c’était déjà limite avant. Et dire qu’il va falloir remettre ça. Vivement que ça se termine…Sur la première marche du podium, j’étais extrêmement content d’avoir remporté ce rallye au moins une fois, parce que je considère qu’il s’agit du challenge ultime en Championnat du monde. Mais je me suis dit que ce serait certainement la seule. Tenter le diable, ça va un moment, sauf qu’il ne faut pas en abuser… “ avait commenté Sébastien Loeb dans son livre “Ma Ligne de Conduite”.

Sébastien a quand même relevé le défi deux autres fois en triomphant à Jyväskylä en 2011 face à Jari Matti Latvala et en 2012 contre Mikko Hirvonen, pour une poignée de secondes à chaque fois. Mais pour gagner sur le toboggan finlandais il faut aussi des notes parfaites et un copilote exemplaire (et très courageux ), immense coup de chapeau aux chefs d’orchestre de droites !

Sébastien Ogier a remporté cette épreuve en 2013 mais n’oublions pas que le premier tricolore qui s’est imposé au pays des Lacs fut Didier Auriol en 1992 au terme d’un rallye complètement fou. A mon avis un des plus grands exploits de l’histoire de la discipline. En 1990, pour la première fois depuis 1955, la citadelle des 1000 Lacs est tombée aux mains de l’Espagnol Carlos Sainz qui met fin à 35 ans de domination nordique.

Mais les Scandinaves sont fiers et en 1991, Juha Kankkunen triomphe devant Didier Auriol. La région des 1000 Lacs n’a pas dit son dernier mot mais le fier ibère et le funambule français ont ouvert une brèche dans ce bastion.
En 1992, le gardien du temple, fermier de Laukka et Champion du Monde Juha Kankkunen est bien décidé à honorer les Timo Mäkinen, Hannu Mikkola, Markku Alen, Ari Vatanen et Timo Salonen, à garder ce flambeau finnois transmis par ses pairs. Surtout, transcendé par le Sisu, il attend avec impatience d’en découdre dans l’ancienne chasse gardée de Markku Alen : Ouninpohja. Son équipier chez Lancia est Didier Auriol et après 19 chronos, la Lancia Delta de Didier devance celle du flying-finn de 23sec… Crime de lèse-majesté ! Mais Juha attend le juge de paix et ses 30,54km. Le 29 aout 1992 à 8h18, Kankkunen prend le départ d’Ouninpohja avec la seule ambition de laver l’affront. Juha donne tout, absolument tout, il prend des risques énormes, puise dans toutes ses ressources et sa connaissance parfaite du terrain, il défie les lois de la physique. Sa Delta-plane au dessus de la canopée, portée par des dizaines de milliers de compatriotes. A l’arrivée, le regard hagard, le champion du monde regarde son chrono s’afficher : 15min08. Il a battu Didier… mais pour une seconde seulement ! En 15min09, le lutin de Millau réussit l’impensable! Dans la spéciale suivante, Didier hausse encore le rythme et asphyxie le géant finlandais. Après 3 jours de folie passés en apesanteur, 525 km de haute-voltige, Didier Auriol transcendé par l’enjeu, terrasse son équipier de 44sec et décroche à Jyväskylä sa plus belle et grande victoire, entre terre et ciel.




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RallyePlaisir
RallyePlaisir
3 mois il y a

Merci Jeff pour ce très beau récit.
PS : l’année suivante, 1993, Juha revint avec à sa droite Denis Giraudet, peut être pour conjurer la défaite de 1992. Et il gagna.

Fab
Fab
4 mois il y a

Magnifiques récits!