Monté Carlo 1984 : le Bon, la Brute et le Normand



Sur la neige de ce Monté Carlo 1984, la terrible Audi Quattro n’a pas le droit de perdre… Au volant de l’arme fatale de la « Panzer Division », le très bon Walter Röhrl espère décrocher une 4ème victoire en Principauté… Un célèbre Normand, compte bien s’imposer en « 2 roues motrices » au volant de sa R5 Turbo…

C’est la 4ème tentative d’Audi sur l’épreuve Monégasque. La marque aux anneaux a déjà remporté le titre mondial 1982 mais cette année là, sur les routes du Monté Carlo, Mikkola a été impuissant face à l’Ascona 400 de Röhrl. En 1983, la révolutionnaire Quattro et sa transmission intégrale, œuvre du génial Ferdinand Piëch, trouve sur son chemin les redoutables Lancia 037 et notamment celle du triple vainqueur… un certain Walter Röhrl !

Jean Luc Thérier, vainqueur moral de l’édition 81, a réussi un magnifique podium en 1982 avec une Porsche 911 Alméras. A partir du Critérium de Touraine de cette même année, le Normand se lance ensuite dans une nouvelle aventure avec un jeune passionné concessionnaire Renault à Chartres, et qui a monté un service compétition : Olivier Lamirault. On ne dira jamais assez ce que le rallye et Thérier doivent à cet homme exceptionnel ! C’est au volant d’une R5 Turbo « Renault – Chartres » que Jean Luc décroche le titre de Champion de France 82 avant de se retrouver au départ du Monté Carlo.

1983. La Chartreuse, 44km. Premier chrono, de nuit. La route est partiellement glacée mais Thérier choisit les slicks. Il commence par doubler en spéciale la R5 Turbo de Ragnotti… puis prend la tête du rallye devant l’Ascona de Fréquelin et la 037 de RöhrI. A Chamrousse, Thérier repart en slicks et double Fréquelin en clous au bout de 6 km… en le klaxonnant ! Puis part à la faute. Guy redouble alors Jean Luc… en le klaxonnant ! Ce dernier reprend sa route et réussit un chrono… à 2sec de Röhrl. Un peu plus loin, le Normand s’envole sur une bosse et explose la boite de vitesse de sa R5. C’est l’abandon ! Mais le « petit poucet » Thérier a fait douter « l’ogre » Allemand…

A l’aube de l’édition 1984, Audi veut gagner le Monté Carlo, c’est une question d’honneur et de prestige. L’ingénieur Audi, Roland Gumpert, veut constituer son équipe avec Röhrl le perfectionniste et Thérier le dilettante. C’est peut être aussi en souvenir d’un Tour de Corse, quand Gumpert et le team Audi avaient débarqué dans un restaurant où Jean Luc s’était déguisé… en chef cuistot ! A la fin du repas, les membres de l’équipe d’Ingolstadt, hilares, reconnaissent enfin le facétieux garagiste de Neufchâtel-en-Bray et l’invitent à leur table pour une soirée mémorable… Pour Jean Luc, le plus important c’est de rigoler, de prendre du plaisir et surtout, c’est l’amitié et « les copains d’abord »… le Normand ne débarque pas en Allemagne et reste fidèle à Lamirault !

Thérier est le seul pilote au monde auquel Röhrl voue une profonde admiration…Walter sait que si la neige est absente de ce 52ème Monté Carlo, les 4 roues motrices de sa Quattro ne suffiront peut être pas face à la R5 Turbo blanche de Renault-Chartres… Mais à Aix les Bains, ce lundi 23 Janvier 1984, il fait un froid glacial et la route aussi est blanche. Notons quand même l’absence de 4 princes de la glisse au départ de ce sport d’hiver : Ragnotti, Fréquelin, Toivonen et Vatanen…

204 partants quittent les rives du lac du Bourget, le plus grand lac naturel d’origine glaciaire, pour les routes glacées du Mont-Revard. Dans ces conditions, la méchante Quattro est sans pitié mais Röhrl n’a jamais piloté de quatre roues motrices. Ses équipiers sont Mikkola et Blomqvist, spécialistes de la neige et du pilotage des transmissions intégrales. Sans surprises, les nordiques dominent le premier chrono. La Chartreuse, à la lueur des phares, recouvert d’un manteau de poudreuse immaculée est un véritable paradis blanc pour rallymen. Dans ce décor féérique, glissant aussi bien et aussi vite que dans ses forêts Scandinaves, Blomqvist s’impose et dépasse même la Renault de Thérier… qui s’enfonce dans un mur de neige pour l’éviter. Et y laisse un temps précieux ! Ce dernier, impuissant face à l’armée Prusse, se fixe alors l’objectif de surclasser l’armada Italienne de 037 pilotées par Alen, Biasion, Andruet et Bettega. Dans cette mythique Chartreuse, Thérier rattrape et double Andruet et devance toutes les autres Lancia… mais pas la R5 Turbo du sympathique binôme Bruno Saby- Jean Marc Andrié.

Dans l’habitacle de la belle « dame blanche » de Renault-Chartres, avec Michel Vial le pharmacien de Sarlat, la complicité est totale et l’ambiance festive. Il y a aussi un autoradio réglé sur RMC qui permet à l’équipage d’écouter les prévisions météorologiques. Et pour le chrono suivant, en Haute-Loire, la météo annonce : neige et froid ! Ici, à plus de 1100m d’altitude, la multitude de sapins de cette forêt boréale se dressent comme autant d’immenses statues de glaces. Bienvenue à Saint-Bonnet-le-Froid ! Le givre fige le paysage et ralentit le temps… mais pas Walter Röhrl. Sur la boucle et sur quelques centimètres de neige glacée, le néo-pilote de la firme Bavaroise relègue Blomqvist à 30sec en 25km…Une douche froide ! Puis arrivent l’Ardèche, le Moulinon. Devant la remise à Antraigues, Röhrl pose 1min08 au leader Suédois… Une tarte ! A bientôt 40 ans, Thérier continue « d’emmancher », dans la descente qui relie le Col de la Fayolle à Antraigues, Jean Luc en état de grâce offre un numéro de voltige aérienne. La R5 Turbo vole au dessus de la châtaigneraie et en 37 km, relègue Saby à 1min13 et Bettega à 1min49… Röhrl et Thérier sont-ils des « extra-terrestres » ?

A Burzet, c’est l’enfer sur terre. A 1330m d’altitude, le plateau de Lachamp-Raphaël est prisonnier du gel, la Burle hurle à en percer les tympans, le froid mord jusqu’à l’os toute créature de chair et de sang. La vie semble avoir quitté ses lieux. Néanmoins, c’est au milieu d’une haie de milliers de spectateurs transis que l’Allemand déchire le silence et inflige encore 30sec à Blomqvist, ankylosé. Pourtant, dans la descente du Ray-Pic, le long du précipice, Walter a mal entendu une note et a frôlé la catastrophe…Andruet domine les autres Lancia mais Thérier s’impose encore chez les propulsions. En GrN, la R5 Alpine Turbo de François Chauche effectue une nouvelle démonstration, à domicile, et pose plus de 2min à tous ses adversaires…Ensuite, plus le rallye s’éloigne de l’Ardèche et plus les bourrasques de neige s’intensifient. A St-Nazaire-le-Désert, la brutale Audi Quattro se montre impitoyable, Röhrl s’empare du commandement et Thérier s’impose encore comme le « meilleur des autres ».

Avant d’entrer à Gap, les Savoyons sont annulés à cause de la neige. A l’hôtel de la Paix, le lendemain matin, les rescapés de la tempête apprennent que Bif et la Bâtie-Neuve sont impraticables…à cause des congères ! A Chorges, Blomqvist est galvanisé par un beau manteau blanc qui lui rappelle ses terres d’Örebro, il surclasse ses équipiers alors que Thérier domine le Finnois Markku Alen. Au volant d’une Audi 80 Quattro GrA, Darniche claque le 5ème temps ! Les Lancia d’Alen et Bettega s’illustrent à Sisteron et à Puimichel où Bruno Saby devance la référence Thérier. Devant, Röhrl continue d’écraser la course. Le 25 janvier, à l’issue du parcours commun, l’équipage 100% Germanique devance les deux autres Audi de Blomqvist et Mikkola. En 4ème position, Jean Luc Thérier dispose de quasiment 3min d’avance sur un convaincant Bruno Saby qui tient toujours la 037 d’Attilio Bettega en respect. Un jeune inconnu qui participe à son premier rallye de championnat du monde, réussit des miracles au volant d’une Samba Rallye quasi-d’origine et sans pneus clous : François Delecour. Le prodige de Cassel n’a pas encore 22 ans et rejoindra Monaco en 67ème position…

Un autre inconnu effectue ses premiers pas au plus haut niveau. Déjà remarqué sur les routes du Forez 1983, Philippe Bugalski, pas encore 21 ans, a pris le départ avec sa petite Golf GTI grâce à un client du garage paternel à Busset, Dominique Perruchon. Une spéciale sur deux, Perruchon prend le volant. Il ne roule pas très vite alors qu’à droite, Philippe est paralysé par la peur. Mais quand p’tit Bug’ s’installe au volant, la Golf glisse avec une aisance étonnante ! Bug rejoindra Monaco en 88ème position…

Delecour et Bugalski ont encore du chemin à faire ce jeudi 26 janvier 1984, au départ du parcours final qui descend les concurrents à Monaco. Il reste plus de 210km et c’est une route « seulement » verglacée qui permet à Bettega de réaliser son premier MT à Bif. Dans le Moulinet, Beuil puis Puget Theniers, les spéciales de l’arrière pays niçois sont de plus en plus sèches et Bettega remonte sur Saby…lequel sort sur une plaque de verglas à Puget. Les R5 Turbo de Chatriot et Snobeck imitent le Grenoblois et pour Renault, le parcours final ne sera pas un bouquet…Quoique ! Dans ce même chrono qui s’étire sur 28km entre Puget-Theniers et Toudon, la R5 de Lamirault pilotée par Thérier pose 20sec aux Lancia d’Alen et Biasion et 30 à celle du discret Bettega !

Attilio Bettega finit 5ème et 1er des Lancia tout en ayant arraché 2 scratchs sur le sec…En 1980, le pilote de Molveno avait ici longtemps tenu la 2ème place avant de finir 6ème au volant d’une modeste Fiat Ritmo. Petit retour sur le Tour de Corse 82 quand Bettega tient le rythme d’Andruet et Ragnotti au volant de sa 037 avant sortir de la route et de se broyer les jambes. Mais Attilio est un roc ! Un an de souffrance et de rééducation plus tard, il renaît lors du Tour de Corse 83 qu’il termine 4ème non sans avoir réalisé le scratch dans le juge de paix de Liamone, 83km ! Le solide montagnard du nord de l’Italie est amoureux de l’île de beauté et il rêve d’y triompher. Toujours avec une 037, il domine l’édition 84 du Tour de Corse, réalise 12 scratchs… avant de subir une crevaison. Thérier et Bettega ne se rencontreront plus sur les routes du Monté Carlo. Début janvier 1985, la trajectoire de Jean Luc sera brisée sur les pistes du Paris-Dakar. Quatre mois plus tard, Attilio Bettega est devancé par les 205T16 mais se bat avec Jean Ragnotti sur les routes insulaires. Le 2 mai 1985, dans la 4ème spéciale entre Zérubia et Santa-Giula, la Lancia 037 N°4 quitte la route et percute un arbre. Le copilote Maurizio Perissinot est indemme mais Attilio « la Roccia » Bettega perd la vie. Il avait 32 ans.

A Monaco, en janvier 85, la 6ème place finale acquise par le champion d’Europe Massimo Biasion est un authentique exploit. Intelligent, rapide, très fiable, Biasion à tout pour réussir. Juste derrière l’espoir Italien, le vainqueur 79 Bernard Darniche a réussi un tour de force avec sa 80 Quattro de 190cv pour 1200kg ! A la 15ème place scratch, Jean Pierre Rouget remporte le classement promotion au volant de sa Samba GrB. Plus loin, à la 47ème place, on retrouve la GTV6 d’un authentique passionné de sport auto, Jean Louis Trintignant. Après une 4ème place scratch décrochée lors du dernier Critérium des Cévennes au volant d’une Samba GrB, l’Ardéchois François Chauche offre un véritable récital en GrN. Sa petite R5 Alpine Turbo possède 12 minutes d’avance sur l’Audi Quattro de Bos …avant un bris de boite de vitesse. Bos remporte le GrN sur le port de Monaco mais l’histoire retiendra un 9ème temps scratch sur 197 autos réalisé par Chauche sur la neige… Un autre grand spécialiste de la glisse, Christian Dorche, rentre à bon port à la 13ème place finale avec sa Citroën Visa.

Après 690km, Audi signe un triplé historique dans l’épreuve la plus prestigieuse du monde. L’immense Walter Röhrl est parvenu à remporter 4 Monté Carlo avec 4 marques différentes ! Avec la bestiale Quattro, Röhrl formait un couple démoniaque. Le Monté Carlo restera le chef-d’œuvre de Walter Röhrl, indiscutablement. En 1984, le « seigneur des anneaux » a triomphé une 4ème et dernière fois à Monaco… Légendaire !

A la 4ème place de cette glaciale 52ème édition, Jean Luc Thérier enlève la catégorie officieuse des deux roues motrices, avec 5min d’avance sur Bettega. Quelle aurait été l’histoire si Thérier avait accepté la proposition de la marque aux anneaux ?… En vérité, nul ne le saura jamais mais en dominant toutes les 037 du constructeur champion du monde avec sa « vieille » R5 Turbo semi-privée, le magicien Normand a écrit une des plus belles pages de sa légende et de son histoire d’amour avec les routes du Monté Carlo…Son ami Guy Fréquelin a dit de lui « Quels que soient les rallyes ou les terrains, Jean Luc est toujours un adversaire loyal…J’ai toujours pensé et dit qu’il était incontestablement le plus doué de nous tous »…

Thérier, ce génie de l’improvisation, reconnaissait très peu mais avait un pied droit très lourd et une botte secrète : «…quand je m’approche d’un virage, si les spectateurs ne bougent pas, c’est que je me traîne. S’ils ont un mouvement de recul, tout va bien. S’ils partent en courant, je suis un peu trop vite… ». Je crois que le véritable secret de Thérier résidait dans cette idée que pour lui, le rallye n’était rien d’autre qu’une fête…





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jmb17
jmb17
1 année il y a

Quizz : Quel pilote a donné sa 1ère victoire à la 5 Turbo il y a tout juste… 40 ans
indice : pilote très connu à l’époque, dont on ne parle pratiquement plus.

Eric Schneider
Eric Schneider
1 année il y a

Encore un article très intéressant, Bravo.
Et il vous en reste des milliers à faire, Sandro Munari en Fulvia HF, Darniche en Stratos, Makinen en Cooper, Guy Chasseuil en Ascona groupe 2 au tour de France auto, Jean Egretaud (911 turbo) vs Darniche (Stratos) au tour auto aussi (j’y étais c’était top) …. je m’en régale d’avance