Le rallye en long, en large…et surtout en travers ! (Hugues Delage 2/2)



Au lendemain de la première partie de l’interview de Hugues Delage, voici la seconde avec des souvenirs plus récents et notamment son incroyable sa saison avec sa BMW groupe F, celle-ci marquant malheureusement la fin de sa carrière.

Et en 1994, des résultats, il y en a eu ! C’est l’année de tous les exploits : 10 victoires, Champion de France 2°Div, vainqueur de la Finale de la Coupe de France à Tournus… Tu es la référence absolue en M3 et le « petit poucet » de Villeneuve-sur-Lot commence même à déranger un peu de monde non ?

“Oui, une année folle et une Finale en apothéose à Tournus où j’ai vraiment envoyé du lourd ! En fait, je commençais à posséder une belle expérience et je pouvais rouler plus libéré, ce fut une sorte de déclic. La voiture était top, ce n’était pas une « usine » certes, mais une très bonne M3. J’avais aussi plus de temps pour reconnaître, ça compte. Pour le reste, j’ai vécu une sorte d’ascenseur émotionnel avec les succès d’un côté et le fait d’être confronté à la jalousie et la frustration de certains de l’autre. Le rallye, ça se passe entre le siège et le volant, j’ai eu de plus en plus de mal à supporter les ragots, les suspicions de triches…Cela est devenu très lourd et même insupportable, j’ai eu du mal à encaisser.”

En 1994, tu réussis -à mon avis- tes deux plus grands exploits ! Tu fais seulement deux rallyes de CF… mais quels rallyes ! A la Ronde-Cévenole, dans St-Bresson sous le déluge, tu réussi La perf’ de l’année : en slicks, tu claques le scratch en posant 16sec à l’Escort de Bernardini… en 16km ! Tu finis 3ème du rallye. Je t’ai vu passer dans Blandas dans du vite et là, tu m’as sidéré. Honnêtement, ce n’était pas raisonnable ?

“(Rire) Ouais, franchement, ça volait, j’étais chaud bouillant ! Attaque absolue, freinages catastrophes, équerres dans le rapide…J’ai fait des passages, disons…brrr. Disons que c’est passé quoi. Un truc de fou ! Sous la flotte avec des pneus Pirelli durs, il fallait vraiment y aller. Pourtant, je connaissais peu ce type de terrain Cévenol qu’il faut quand même pratiquer pour aller très vite mais grâce à « Gam-Restauration » j’avais plus de roulage, plus d’expérience, des notes de plus en plus précises, moins de soucis, j’étais plus libéré. Je me suis un peu retrouvé dans la peau d’un petit pilote pro…Voilà, ça change vraiment tout ! Après, avec du recul, ça permet aussi de relativiser les perf’ de certains pilotes officiels !”

Tu avais vraiment le niveau des meilleurs, d’ailleurs juste après ça vient le Rouergue et comme d’hab’ tu pars à bloc. Dans l’ES4, tu fais le scratch ex-æquo avec la Cosworth de Bernardini… Après 11 ES tu te retrouves 2ème à 12 sec seulement de L’Escort Cosworth de Polo…avant d’abandonner dans Rodez ! Est-ce que tu commençais à rêver de victoire ?

“Ah oui, à fond. Je sentais qu’on pouvait enfin gagner devant les usines, devant les professionnels, c’était possible ! J’ai d’abord rencontré un petit problème de direction mais après dans Rodez je fais le c.., je suis trop vite et je me fais avoir. Mais l’essentiel était de me prouver que j’avais le niveau pour jouer devant en CF tout en étant au boulot la semaine. Je te le répète, je n’ai jamais rêvé devenir pilote professionnel, mes priorités sont toujours restés ma famille et mon entreprise. Sylvain Polo gagne le rallye devant Bernardini. Sylvain deviendra par la suite un de mes plus grands adversaires en 2ème div et un copain. Super pilote et super bonhomme (pour l’anecdote, Hugues et Sylvain ont 8 jours d’écart !).”

En parlant de bonhommes, au cours de toutes ces saisons, tu as vu et fais rouler nombre de pilotes… Tu as aussi souvent assumé le rôle de conseiller. Quels sont ceux qui t’ont marqué par leur talent et leurs valeurs ?

“Pour moi, le rallye c’est un tout. Il y a le talent, l’engagement, la vitesse mais aussi les valeurs humaines, la convivialité. C’est une histoire de relations, de fidélités, d’amitiés, de rigolades. Le rallye avant, c’était de grande tablées entre équipages le soir, c’était partager de grandes émotions ensemble, c’était des histoires à écrire et à raconter. J’ai connu beaucoup de pilotes mais trois m’ont particulièrement marqué : Anthony Mora (décédé accidentellement lors du rallye de Sarlat Périgord Noir 2017) qui était un super type et un super pilote qui as gagné un nombre incroyable de courses avec nos autos. Ensuite, Christophe Cazot qui n’a pas eu la carrière qu’il méritait. En 1994, il a bénéficié du soutien de la FFSA et du « fond tabac » en CF. J’aurai voulu le faire rouler sur une Escort Cosworth car il possède un réel talent mais la FFSA a exigé qu’il pilote une Escort RS 2000, un vrai piège inconduisible qui a ruiné sa carrière et sa réputation. Un véritable gâchis ! On est resté amis, la semaine dernière encore nous étions à la pêche à la truite ensemble…Le troisième c’est Eric Thuel Chassaigne qui n’a pas toujours roulé avec du matériel tip-top mais qui avait le potentiel pour aller haut. Tutu possède un sacré coup de volant et je l’apprécie beaucoup, c’est un gars sympa et correct.

Après, j’ai beaucoup de respect et d’admiration pour Sylvain Polo avec qui je me suis tiré des bourres incroyables en CF 2ème Div lors de la saison 96. Avec ce type là, c’était loyal, ont mettait nos c……. sur le tableau bord et que le meilleur gagne ! C’était un adversaire redoutable qui ne faisait jamais de fautes et qui claquait des temps de dingues comme lors du Gier 96 où il nous bat avec sa Mégane. Faut dire qu’un peu plus tôt, je l’avais atomisé dans la spéciale de Saint-Germain au Lozère, il n’a toujours pas compris ! Un super vite, un gars adorable avec qui nous avons passé des soirées mémorables…on ne peut malheureusement pas tout dire ici !

Il y a aussi Christian Gazaud qui possédait un peu la même philosophie que moi au niveau de l’engagement. On s’est un peu croisé lors de mes débuts, moi avec l’Escort et lui sa Golf GrN, on se battait pour le scratch (!) et entre nous c’était n’importe quoi, du délire total ! Un gars chaud bouillant, loyal, un talent inné, sa bravoure lui a malheureusement joué des tours…”

Pour revenir à ton parcours, à partir de 1995 la M3 ne peux plus lutter contre les usines en CF ! En pleine force de l’âge (facile !) tu décides alors de te rabattre sur le CF 2ème Div avec un nouveau titre à la clé.

“Ce n’est pas tout à fait ça, je pense qu’on avait encore notre mot à dire mais faire un CF complet aurait été compliqué car je n’avais pas le temps. Moi je ne voulais pas rouler sur une voiture qu’il suffit d’acheter pour gagner ! Avec la M3, j’ai pris part à de magnifiques épreuves comme les Vins-Mâcon, on gagne beaucoup de courses, fin 95 je devais même avoir une 306 Maxi aux couleurs « Gam-Restauration » mais l’histoire a tourné à la farce à cause d’une histoire de… camion d’assistance ! Pas de regrets, devenir pro aurait supposé perdre ma liberté et j’y tiens trop, je veux rester libre et indépendant. Plus tard, j’ai même eu une proposition pour faire le Dakar que j’ai décliné, ce n’ai pas pour moi ça ! En 96, je perds gros quand « Gam » part poser ses stickers sur la Mégane Maxi de Polo en CF 2ème Div. J’étais content pour Sylvain mais je me suis retrouvé avec « seulement » Yacco comme gros partenaire. En 96, je ne pouvais plus marquer de points en 1ère Div avec la BMW, les constructeurs avaient un peu peur que je débarque façon 1994…En 96 donc, je gagne à Mâcon en 2ème Div après une lutte titanesque contre Sylvain, du coup Renault me fait démonter le moteur de la BM au stade 5, c’est-à-dire qu’il a fallu tout démonter ! Et ils n’ont rien trouvé de non-conforme ! Ils étaient persuadés que je trichais, ça tournait à l’obsession. Je ne pouvais plus supporter ça. Heureusement, en spéciales c’était du vrai sport contre Polo, pour le reste…”

1998, tu développes et sors ta « pompe à feu » de l’atelier, une BMW 316I F13 maison : 2,7 L, 350cv, 950kg, une M3 en mieux… L’arme fatale ! 6 victoires en 6 rallyes. L’engin fait peur. Tellement peur que la Fédé te disqualifies le jour de la Finale de Tournus… Larmes fatales pour les passionnés ! Pour toi, le rallye est un sport, pas de la politique. Tu déchires ta licence! Pas de regrets ?

“Non aucun! Lors de cette Finale, le président de la FFSA, Jacques Régis, a débarqué avec sa petite mallette et un tas de documents sur mon auto, ils avaient anticipé et prévu de me coincer de toute façon. Moi j’ai monté cette auto car je ne pouvais pas acheter une auto moderne, je ne voulais pas non plus, c’était une suite logique. J’avais déjà présenté la carte grise et le passeport 8 fois sans problèmes et puis là, d’un coup, on te fout dehors comme un bandit. Tout ça m’a définitivement dégoûté. Je ne supporte pas l’étiquette de tricheur. C’est dommage car cette caisse était un avion, dans Burzet j’avais pris 220km/h…Bon, cette histoire de passeport a arrangé beaucoup de monde je pense !”

Juste avant ça, lors du rallye d’Automne-la Rochelle 1998, je me souviens que tu avais demandé qu’on te présente le gamin qui avait signé des temps stratosphériques dans la tempête avec une Saxo Kit-Car…Sans le savoir, à l’arrivée tu devances un futur nonuple champion du monde !

“Ah oui je me rappelle très bien, je peux dire que j’ai gagné un rallye devant Sébastien Loeb ! D’ailleurs, Séb m’a appelé en 99 pour me demander si je ne voulais pas le faire rouler, je lui ai répondu que non, qu’il fallait qu’il vise plus haut. Je ne l’ai pas revu depuis. Ce qu’il a fait lors du dernier Monte-Carlo c’est monstrueux. Il y a des tas de talents mais lui et Ogier sont des talents rares. Pour l’anecdote, Sébastien a été beaucoup aidé par J.P Champeau qui était aussi un de nos clients et dont le fils, le regretté Mark, était venu apprendre la mécanique chez nous à l’atelier.”

Avant d’être un sport mécanique, le rallye est un sport d’hommes et de femmes. En regardant dans le rétroviseur, quelles sont pour toi les personnes-clés et les copilotes les plus marquant(e)s de ta carrière ?

“Tout d’abord et avant tout ma femme, elle a toujours été là. Il y a aussi mes clients et des personnes ainsi que des sociétés déterminantes comme mon premier gros sponsor le Crédit Municipal de Bordeaux, Xavier Mathiot de Yacco, Yves Bastiment, les gens de Gam Restauration, tous mes copilotes comme Fernand Murer qui m’a canalisé, l’exceptionnel Alain Lafon, Joël Vacheyrou, Marc Archer, Jean Luc Maury, Gilles Mondésir, des gens fidèles et assez fous pour monter à côté de moi. Il y en a d’autres comme Gérard Bridier qui a crée Rallyes-Magazine et qui est vraiment un type incroyable, une bible du rallye, il nous a toujours soutenu (comme il soutenait Gazaud). Mais je dirai qu’à la fois je dois tout aux autres… et rien du tout !”

Finalement, combien de victoires as-tu décroché ? Quelles sont les plus belles à tes yeux ?

“Ben en fait je ne sais pas trop, autour de 70 peut être…La dernière c’est lors d’une pige pas prévue du tout lors du Villeneuvois 2012, il y avait une spéciale qui passait devant la maison où je suis né, alors… Mais celle là, c’est sûr, ça restera la toute dernière.

La plus belle victoire c’est la première, la Ronde du Moulinou. En deux, c’est la Finale 1994 de Tournus, un moment fort, intense, exceptionnel. Puis en trois je dirai la première Finale remportée, celle de Mâcon en 1990.”

Pour finir et en te remerciant pour ta disponibilité et ta passion Hugues, peux tu nous dire quelle-est ta vision actuelle sur la discipline, son avenir.

“Sans vouloir jouer le « vieux combattant » je suis inquiet et pessimiste. Je pense que les pilotes de rallyes sont un peu les derniers « gladiateurs ». A mes yeux, la situation actuelle n’est pas très reluisante, j’ai très peur des travers de l’écologie, nous sommes des boucs-émissaires idéaux. On est traqué de partout, le principe de précaution prévaut en tout, demain s’il y a un grave accident corporel sur un rallye, les préfets peuvent décider de ne plus donner d’autorisations. J’ai l’impression que la discipline est très fragile. Et puis, lors des courses, il n’y a plus ce côté fraternel, convivial, chacun rentre dans son hôtel. Les équipages se croisent sans se parler, sans se voir. J’ai l’impression que les gens n’ont plus le temps de rien, les yeux trop occupés sur leurs écrans. C’est triste. On a perdu les fondamentaux de notre discipline. C’est à l’image de la société. Les voitures aussi sont devenues ennuyeuses et aseptisées. C’est devenu très cher et ça ne fait plus trop rêver. Il n’y a plus vraiment d’histoires à raconter. En France, je pense que notre dernier Champion du monde restera Sébastien Ogier. Mais nous, on a vécu une époque formidable, il y avait une ambiance, une ferveur, c’était du grand spectacle !”





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Cousto
Cousto
6 mois il y a

Quelle voiture cette M3 Delage en est le plus beau représentant et que c’était beau dans les années 90 de voir la coupe M3 se batte pour le scratch Rousset -Artru-Peyrache -Rouillard-Mourgues la génération avant les kits cars

enzo
enzo
6 mois il y a

le son des M3 à haut régime avec delage, rousset ou rouillard…

c’est pas avec les R5 qu’on va se lever la nuit, surtout qu’il n ‘y a plus d’ES de nuit…